Déchoukaj : réflexions historiques et politiques sur le déboulonnement de Victor Schoelcher
Cet article est la version retravaillée d’une tribune intitulée “La Martinique malade de sa colonialité”, que j’avais publiée dans le quotidien France-Antilles le 28 mai 2020, dans la foulée des premiers déboulonnements en Martinique.
Les 5, 6 et 7 novembre 2025 se tient à Fort-de-France le procès politique des jeunes militant·es martiniquais·es accusé·es d’avoir déboulonné en mai 2020 des statues apologétiques de l’entreprise coloniale française et/ou de l’esclavage (Victor Schoelcher, Joséphine de Beauharnais, Belain d’Esnambuc). Quelques réflexions historiques et politiques sur la portée de ce geste subversif qui se refuse à être réduit à de la “délinquance”. Les détracteurs sans nuance déplorent une volonté d’”effacer l’histoire” ; j’y vois au contraire la fulgurance d’une histoire en train de se faire.
Le silence dont il est ici question est étonnamment présent, pesant. C’est lui qui sourd dans les programmes scolaires laconiques, ceux qui font de l’esclavage une histoire comptable et économique, peuplée d’audacieux pionniers, conquérants des terres et des corps.
Lui qui crie à blanc sur nos places saturées de statues “représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes” (Frantz Fanon, Peau Noire, Masques Blancs, p. 178).
Il serait naïf de ne voir dans cet oubli collectif que l’issue naturelle du temps qui passe. Il fut manufacturé par cent-cinquante ans de propagande étatique, ce que l’historienne et chercheuse au CNRS Myriam Cottias a nommé “la politique de l’oubli” (Cottias, 2009).
En Martinique comme dans de nombreux autres territoires postesclavagistes des Amériques-Caraïbe, cette politique de l’oubli se manifeste dans la paucité, voire l’absence totale d’espaces muséographiques ou de mémoriaux dédiés aux esclavisé·es.
Le chercheur en géographie sociale François Duchêne écrit : “La figure de l’esclave, avec ce qu’elle symbolise encore de résistances collectives et de capacités mobilisatrices, gêne une démarche patrimoniale pour des classes moyennes construites précisément sur leur mise à distance sociale avec les classes dirigées”1.
Le récit mémoriel dominant de l’abolition de 1848 a longtemps fait de l’homme d’état Victor Schoelcher le héraut hagiographique d’une République généreuse et émancipatrice.
Or, non seulement ce narratif passe sous silence le rôle des esclavisés eux-mêmes dans l’accélération de leur libération, mais en outre, il surestime le motif humaniste de cette décision, laquelle poursuivait aussi trois impératifs bien prosaïques2 :
1) Sauver l’économie sucrière en crise en l’adaptant aux exigences du capitalisme industriel émergent, ce qui requérait la constitution d’un prolétariat ouvrier ⟶ “transformer les esclaves en salariés” ;
2) Maintenir les nouveaux libres au travail sur les mêmes plantations, et pour le compte des mêmes propriétaires, dont ils venaient théoriquement d’être affranchi·es ;
3) Étouffer toute velléité de contestation dans un contexte social digne d’une poudrière. Si le statut juridique des travailleurs et travailleuses avait évolué, la réalité substantielle de leur condition, elle, demeurait inchangée : infériorité raciale et sociopolitique, exploitation économique par les grands planteurs békés (appellation des dynasties de colons blancs aux Antilles).
Mais en mai 2020, le marbre d’un silence que l’on croyait inébranlable s’est fissuré.
Le 22 mai, jour de commémoration populaire du grand soulèvement servile de 1848 – celui qui contraignit le gouverneur de la Martinique à précipiter l’abolition, avant même l’arrivée dans la colonie du décret voté à Paris –, de jeunes Martiniquais·es ont déboulonné deux statues de Victor Schoelcher, figure sacrée de l’abolitionnisme républicain.
À travers ce geste radical, éclatait un affrontement longtemps contenu :
histoire par en haut versus histoire par en bas,
mémoire étatique versus contre-mémoire populaire,
émancipation octroyée versus liberté arrachée.
Sous les assauts des marteaux et des tambours bèlè, les idoles ont chuté, sonnant le glas de la malédiction coloniale de l’oubli.
Emportés dans des commentaires sans nuance, les détracteurs de ce geste politique, assimilé au mieux à de l’ignorance de l’histoire, au pire à de la délinquance, oubliaient opportunément :
Qu’une statue dans l’espace public n’est pas un manuel d’histoire académique, mais un objet politique et discursif.
Que dans ce débat, la figure de Victor Schoelcher constitue finalement un épiphénomène ; qu’il n’est pas tant question de juger Schoelcher l’homme, que de juger le schoelchérisme... et tout ce que ce dogme mémoriel étatique, constitué après 1848, a permis de violences symboliques, d’apologie de l’entreprise coloniale aux Antilles françaises, et de neutralisation des demandes d’égalité sociopolitique émanant des descendant·es d’esclavisé·es.
Qu’il ne s’agit pas d’effacer le passé, mais de nous interroger collectivement sur les récits et valeurs que nous souhaitons aujourd’hui honorer.
Les détracteurs sans nuance déplorent une volonté d’”effacer l’histoire” ; je vois au contraire la fulgurance d’une histoire en train de s’écrire.
Vidéo : https://dechoukaj.com/dechoukaj-2020
François Duchêne, « L’expérience esclavagiste des habitations sucrières de la Caraïbe, un modèle occulté des cités ouvrières industrielles », Études caribéennes, 35 | Décembre 2016.
Christine Chivallon, Espace et identité à la Martinique : Paysannerie des mornes et reconquête collective, 1840-1860, CNRS, 1998, pp. 149-150 ; Nelly Schmidt, “Schoelchérisme et assimilation dans la politique coloniale française : de la théorie à la pratique aux Caraïbes entre 1848 et les années 1880”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 35 n°2, Avril-juin 1988. pp. 305-340.

